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Les rues du quartier Rampart de Los Angeles sont viciées par la violence. Dans un décor d'immeubles insalubres, de trottoirs jonchés d'ordures, de façades noircies et défoncées, de magasins poussiéreux protégés par des barreaux épais, des bandes d'hommes jeunes et moins jeunes, désoeuvrés par une existence qui ne leur offre que misère, chômage et racisme, parcourent les rues à la recherche de quelque crime à commettre, de quelque drogue à acheter, de quelque passant à attaquer ou à voler. Le crâne rasé, le front, les joues, le cou et les membres tatoués de caractères cabalistiques ou des lettres MS-13, signe de leur appartenance au gang du même nom, ils font fuir sur leur passage les résidents du quartier, effrayés à la vue de ces marauds sans foi ni loi.
Fils d'immigrés salvadoriens chassés par centaines de milliers par la sanglante guerre civile du Salvador des années 80, leur
enfance a été bercée par les histoires d'horreurs et de tueries qui ont ravagé leur pays d'origine douze ans durant. La violence, ils ont grandi avec et leur coeur s'est endurci pour toujours. «
Homies » du gang Mara Salvatrucha, ou MS-13, le plus violent et le mieux organisé de l'histoire des Etats-Unis, ils tuent pour tuer, pour se protéger ou encore pour inspirer le respect. « Plus tu
as la réputation d'être fou, plus le gang te respecte. Dans le gang, j'étais connu sous le nom de Psycho », se vante Oscar, un ancien membre de MS-13. A l'origine fort de quelques centaines de
membres, qui l'ont fondé pour se protéger d'autres gangs hispaniques plus anciens et mieux implantés dans le quartier, MS-13 est devenu, au cours des dernières années, une organisation
tentaculaire et internationale, présente dans treize Etats américains, ainsi qu'au Salvador, au Honduras, au Guatemala, au Mexique et au Canada. La signification même de son nom fait trembler. Le
mot « mara » désigne une espèce de fourmi qui dévore tout sur son passage. « Salvatrucha » vient de « Salvatrucho » et veut dire jeune combattant salvadorien. Quant à l'origine du nombre 13, il
représente d'une part la 13e lettre de l'alphabet, M, associée à la eMe, la mafia mexicaine avec laquelle MS-13 collabore. Mais il est aussi le fruit de superstitions, dont les membres de gangs
sont généralement très adeptes. Il n'est ainsi pas rare qu'après avoir commis un meurtre, un gangster fasse le signe de la croix. Treize minutes est d'autre part le temps imparti aux rites
d'initiation, que tous les gangsters doivent subir pour être acceptés par les autres maras. S'il s'agit d'une fille, elle est violée par plusieurs membres du gang. S'il s'agit d'un garçon, il est
battu jusqu'au sang et prouve ainsi son courage et sa résistance. Le nombre des maras, aujourd'hui estimé à 50 000 dans le monde, et leurs activités, qui vont du trafic de drogue à la vente
d'armes en passant par le vol de voitures, le grand banditisme et le trafic de sans-papiers, inquiètent tellement les autorités américaines que, pour la première fois depuis sa création, le FBI a
créé une unité spéciale dont l'unique objectif est de démanteler le gang. Une tâche qui, malgré son ampleur et les moyens sophistiqués de l'agence gouvernementale, paraît perdue d'avance. « Le
plus triste est que je ne vois pas le moyen d'en finir une bonne fois pour toutes avec les gangs », explique Ernesto Miranda, l'un des fondateurs de MS-13 qui travaille aujourd'hui à reconvertir
les gangsters dans la vie « civile ». « Tant que les causes pour lesquelles ils se sont intégrés au gang, qui sont le manque de travail, d'éducation, et la misère ne disparaîtront pas, les gangs
continueront de proliférer. Au départ, notre but n'était pas d'organiser des bandes criminelles, mais la marginalité nous a menés à la violence et aux drogues pour survivre. » D'est en ouest et
du nord au sud du continent américain, les actes de violence de MS-13 se multiplient en effet et semblent narguer les forces de l'ordre américaines et d'Amérique centrale. A moitié dévêtu, le
torse rongé par des animaux sauvages, le corps meurtri et sodomisé de Javier Calzada, 21 ans, a été retrouvé un matin de 2004 par le sergent Alan Patton dans une forêt du Texas. « On aurait dit
une scène de film d'horreur », confiait peu après l'officier de police. Quelques mois plus tard, le cadavre violé de Brenda Paz, 17 ans et enceinte, était découvert sur les rives de la rivière
Shenandoah, en Virginie. Membre de MS-13, c'est elle qui avait attiré Javier Calzada, un jeune homme innocent qu'elle avait choisi au hasard dans la rue, vers le piège infernal. Arrêtée peu après
par la police, elle avait été contrainte d'intégrer le « witness protection program » et s'était transformée en informatrice, un « crime » que le gang ne pardonne jamais. A peu près à la même
époque, à des milliers de kilomètres de là, au Honduras, un bus transportant 28 passagers était bloqué le long de la route par le gang. Armés de mitraillettes et de grenades, les maras allaient
massacrer hommes, femmes et enfants et envoyer le message suivant au président Ricardo Maduro : « Attaquez-vous à nous et nous continuerons les tueries. » Quelques mois plus tôt, réunis en sommet
pour aborder le problème de la menace grandissante posée par le gang dans leurs pays respectifs, les chefs d'Etat de quatre nations d'Amérique centrale (Guatemala, Salvador, Honduras et Mexique)
avaient en effet mis en place une politique d'arrestations et d'incarcérations systématiques des membres du gang, qu'ils aient ou non commis un crime, entraînant ainsi une levée de boucliers des
organisations de défense des droits civils. Un simple tatouage MS-13 peut en effet parfois mener un jeune homme en prison où il subira souvent des séances de torture. « Que ce soit en Amérique
centrale ou aux Etats-Unis, seul un faible pourcentage des membres de MS-13 commettent en fait des crimes violents », commente Tom Hayden, ancien sénateur et ex-mari de Jane Fonda dont les
multiples enquêtes et travaux sur les gangs en ont fait un expert reconnu. « La plupart des jeunes adhèrent à un gang pour avoir une famille, pour séduire les filles et se protéger entre eux. Ils
habitent des quartiers violents rongés par la misère. Mais le racisme, les traitements qu'ils subissent aux mains de la police et les séjours répétés en prison les endurcissent et les
transforment parfois en bêtes féroces. » Au Salvador, vers lequel les Etats-Unis déportent régulièrement des centaines de membres de MS-13 qui s'y sont ainsi implantés, une recrudescence de la
criminalité a été enregistrée. Déracinés dans un pays dans lequel ils n'ont souvent vécu que les premières années de leur vie, avant d'être emmenés vers les Etats-Unis par leurs parents, ils y
ont importé leurs activités criminelles. Parlant le « Spanglish » (mélange d'anglais et d'espagnol), la langue des ghettos hispaniques de Los Angeles, couverts de tatouages gothiques qui
inspirent la peur, ils ne sont ni reconnus ni acceptés par la population, qui leur reproche de semer la terreur et d'avoir engendré une violence telle, dans un pays qui se remet à peine d'une
guerre civile atroce, qu'un escadron de la mort, la Sombra Negra (l'ombre noire), a été formé avec la bénédiction du gouvernement dans le seul but de se débarrasser de ces fils gênants. Vêtus
d'uniformes et de masques noirs couvrant leurs visages, les hommes de la Sombra Negra pourchassent sans répit les membres supposés de MS-13 et les abattent sans autre forme de procès. « Malgré
notre réputation », se plaignait récemment Oscar dans un article du Los Angeles Times, « nous ne sommes pas ce que les gens pensent. Ils ont fait de nous des monstres ». Pour protester contre les
traitements inhumains subis aux mains du gouvernement salvadorien, les membres de MS-13 et leurs familles ont occupé pendant quelques jours à la fin de l'année la cathédrale de San Salvador. Dans
l'Etat voisin du Honduras, les cadavres de 900 adolescents entre 12 et 18 ans affiliés au gang ont été retrouvés dans les rues, les ravines et les bennes à ordures de Tegucigalpa, la capitale,
depuis la mise en place de la politique « mano dura » (main dure) il y a cinq ans. « Ce sont des êtres humains, pas des animaux », remarque Tom Hayden. « S'ils se mettent hors la loi, qu'on les
poursuive en justice. » A Los Angeles, où environ 1 400 maras sont recensés, une injonction a été mise en place en mai 2004 par le procureur Rocky Delgadillo pour tenter de limiter les activités
du gang dans les quartiers où il opère. Les maras n'ont ni le droit de se réunir entre eux à l'extérieur, ni celui d'intimider les passants, de boire en public ou de couvrir les murs de
graffitis. Une unité antigang patrouille sans cesse les rues de la « safety zone » (zone de sécurité) pour veiller à ce que l'injonction soit respectée. Résultat de cette politique ou non, le
taux de crimes violents a chuté de 15,9 % en un an. Ce qui fait dire à Tom Hayden : « Si Mara Salvatrucha était vraiment l'organisation criminelle sophistiquée que les autorités décrivent, ce
n'est pas une injonction qui ferait baisser le taux de criminalité. En réalité, le gouvernement cible ce gang en particulier parce qu'il a eu la mauvaise idée de s'implanter en Virginie, à deux
pas de la Maison-Blanche. MS-13 est un bouc émissaire qui permet à l'Etat d'augmenter le budget de la police, du FBI et du système carcéral. » Alors, mythe ou réalité ? Il est difficile de faire
la part des choses. Les gangsters sont décrits comme des êtres sanguinaires sans âme. Entraînés par leurs pairs, s'excitant les uns les autres, ils commettent à n'en pas douter des crimes
atroces, souvent avant d'avoir atteint l'âge de 25 ans. Mais comme le démontre Homeboy Industries, l'organisation du père jésuite Gregory Boyle, passé cet âge, leur souhait est souvent de s'en
sortir et d'être réhabilités. C'est à cette tâche que « G », comme l'appellent affectueusement les ex-gangsters qu'il a sauvés, se consacre depuis 1988. Implantée au coeur du plus gros ghetto
hispanique de Los Angeles, Homeboy Industries place entre autres les gangsters repentis dans les entreprises. « Tout ce battage autour de MS-13 est de l'hystérie pure, commente le père Boyle. On
répète par exemple qu'il est impossible d'abandonner un gang, sous peine de mort. Dites-moi alors comment tous les gangsters que j'ai aidés à quitter leur gang sont encore vivants. La majorité
d'entre eux veulent changer de vie. Ils ne veulent ni passer le reste de leur vie en prison ni mourir. »
(c) Le Figaro. "Le gang qui terrorise Los Angeles" par Armelle Vincent. 15/10/2007


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