Dimanche 26 novembre 2006


Dans une enquête rendue publique le 16 novembre par la CNAV (caisse nationale d'assurance vieillesse), Claudine Attias-Donfut, directeur des recherches sur le vieillissement à la Caisse nationale, et son équipe livrent les résultats de la première grande enquête réalisée en France sur le vieillissement des immigrés de 45 à 70 ans.
Ses auteurs tirent des conclusions optimistes : "Les populations immigrées concernées par l'enquête se signalent par un très haut niveau d'intégration". A l'heure de la retraite, 59 % des actifs interrogés souhaitent passer leur retraite en France et 24 % pratiquer des allers-retours avec le pays d'origine. Seuls 7 %, principalement parmi les immigrés tardifs, envisagent un retour au pays. L'étude des profils migratoires fait apparaître une grande hétérogénéité des populations immigrées. Contrairement aux idées reçues, ce sont les natifs du Portugal qui sont les plus nombreux parmi les immigrés de 45 à 70 ans. Viennent ensuite, par ordre décroissant, ceux d'Algérie, du Maroc et d'Italie, puis d'Espagne. Ils font un bilan positif de leur vie au travail. 45 % évaluent "positivement leur cursus professionnel et le considèrent en termes d'ascension". "Plus des deux tiers des immigrés pensent avoir connu une réussite sociale supérieure à celle de leurs parents". Le cliché du vieil immigré célibataire séparé de sa femme restée au pays est faux : 10 % seulement des hommes vivent seuls, et 30 % des femmes, davantage affectées par le veuvage. Une fois installés, les étrangers utilisent la voie légale du regroupement familial pour faire venir leurs proches. «Conjoint et enfants, mais aussi, pour une partie importante des enquêtés, membres de la fratrie et parents». «La venue en France des parents a une importance décisive dans l'intégration et l'enracinement des immigrés», observent les auteurs de l'étude. Comparativement à l'ensemble de la société, les étrangers vivent davantage en couple et en famille. Ils ont également plus d'enfants : «34 % des enquêtés en ont quatre et plus contre 16 % pour la population générale.» Cet entourage familial «joue un rôle essentiel de solidarité, sa nécessité est vitale face à la solitude». Cette solidarité s'exprime envers les frères et soeurs et plus encore, dans le cas des immigrés originaires de pays privés de systèmes de retraite, «des plus jeunes vers les plus âgés». En dehors de leur ménage, la plupart des enquêtés ont constitué un réseau de liens solides, le plus souvent avec des personnes du même sexe, du même pays d'origine et de la même confession.

    Je dois bien vous l'avouer, le compte rendu dans les médias de cette enquête m'a contrarié. De plus, la présentation homogène de ces statistiques peut contribuer à fausser le jugement de nos concitoyens sur ces vieux immigrés. Mettre sur le même plan, le sort d'un immigré européen et africain est certes une démarche qui évite la stigmatisation mais à trop vouloir jouer le consensus, on oublie que les conditions de vie ne sont pas identiques. A cet égard, la lecture du rapport annuel du HCI (Haut conseil à l'intégration) devrait nous faire prendre conscience que les « travailleurs migrants âgés » sont les grands oubliés de l'intégration. Venus travailler dans le bâtiment, les travaux publics ou dans l'automobile, partagés entre leur aspiration à un retour au pays une fois fortune faite et l'incapacité matérielle de ce retour, partagés entre une famille qu'ils ont laissée et des enfants qui sont, souvent, venus les rejoindre, ils sont des victimes. Non pas d'une intégration manquée comme tendrait à le faire penser l'intérêt du HCI, mais d'un désintérêt total de la société qui les a fait venir, a profité de leur capacité de travail pour construire la France à partir des années soixante, et s'est arrêtée là, allant, pour certains, jusqu'à mettre en cause leur droit aux prestations sociales. Ils sont plus de 90 000 originaires du Maghreb dont la plus grande partie vit dans des foyers et dont les autres sont les premières victimes des foyers insalubres et des marchands de sommeil. Ils vont chez le médecin trois fois moins souvent que leurs homologues français et souffrent à cinquante-cinq ans de pathologies que l'on trouve, le plus souvent, chez des travailleurs ayant vingt ans de plus. Boulevard de Belleville, dans l'est de Paris. Certains marchent seuls, sans but précis. D'autres, le dos légèrement voûté, les mains ankylosées par l'arthrose et la peau burinée par le soleil des chantiers, discutent à quatre ou cinq, sur un banc, toujours le même. De quoi parlent-ils? Du pays, souvent. Pour ces vieux immigrés, la retraite, c'est aussi la confrontation avec la complexité administrative, complexité d'autant plus grande que la plupart lisent mal le français. Beaucoup, qui pensaient repartir vite, n'ont pas conservé les attestations de leurs multiples employeurs. Certains documents d'état civil sont quasi impossibles à obtenir dans leur pays d'origine. Bref, les dossiers de retraite se transforment en véritables casse-tête. Plus vraiment «de là-bas», pas tout à fait «d'ici», cette génération «invisible et silencieuse», comme l'appellent les auteurs du rapport de l'Igas sur les immigrés vieillissants, nourrit une colère rentrée: celle d'être oubliée de tous. Ils savent qu'à la fin ils retourneront de l'autre côté de la Méditerranée. Tous ont demandé qu'après leur mort leur corps soit rapatrié et enterré au pays.
   
    Le sociologue Abdelmalek Sayad dans son livre "la double absence" a très bien décrit ce sentiment d'abandon. C'est par exemple l'immense mensonge collectif à travers lequel l'immigration se reproduit, chaque immigré étant conduit, par respect pour lui-même et aussi pour le groupe qui lui a donné mandat de s'exiler, à dissimuler les souffrances liées à l'émigration et à encourager ainsi de nouveaux départs. Ce sont les contradictions de tous ordres qui sont inscrites dans la condition d'immigré, absent de sa famille, de son village, de son pays, et frappé d'une sorte de culpabilité inexpiable, mais tout aussi absent, du fait de l'exclusion dont il est victime, du pays d'arrivée, qui le traite comme simple force de travail. Autant de choses qui ne sont pas seulement dites dans le langage habituel de la littérature critique, mais également dans la langue que les immigrés emploient eux-mêmes pour faire part avec beaucoup d'intensité et de justesse, de leur propre expérience. On ne pourra plus, après avoir lu le livre, regarder de la même façon les immigrés que l'on croise distraitement dans le métro ou dans la rue, ni écouter avec la même indulgence les discours dont ils font l'objet et qui, même les mieux intentionnés, les enfoncent dans leur étrangeté.


Abdallah Djeballi, 63 ans, Tunisien. (Foyer Inkermann)

Emmanuel Carcano



La prière d'Ali, dans la chambre 9 (une petite salle sert de mosquée,
mais certains résidents préfèrent prier au pied de leur lits).
Emmanuel Carcano









Dans la cuisine du foyer.
Emmanuel Carcano













Amrane Goudjila pause avec la photo de sa grand-mère. C'est elle qui l'a élevé en Algérie.
Emmanuel Carcano













SOURCES UTILISEES:
-le rapport de la cnav est consultable sur le site suivant:
http://www.cnav.fr/4presse/actus/pdf/CP_2006/DpEnracinement.pdf
-les photos de ces vieux immigrés sont issues du site suivant:                 http://www.aidda.com/portfolios/portfolio4/carcano3.html
-SAYAD Abdelmalek, La double absence. Des illusions aux souffrances de l’immigré. Préface de Pierre Bourdieu. Paris, Seuil, 1999, 448 p.
-L'Express du 17/07/2003, "La grande solitude des Chibanis" par Marie Cousin.
-"Exilés d’ici et là-bas", reportage en deux parties de Pascale Pascariello diffusée le 28-29 septembre 2006 dans l'émission radiophonique de Daniel Mermet, "là-bas, si j'y suis".



par mohamed habibi publié dans : kutub
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Dimanche 19 novembre 2006
AFP/HOCINE ZAOURAR
23 septembre 1997, Bentalha/Algérie.

    Depuis sa création en 1980, le Mois de la Photo a fortement contribué à faire de Paris une des grandes capitales de la photographie.
Il a lieu en novembre, tous les deux ans et s'appuie sur une importante mobilisation des institutions culturelles et des galeries parisiennes. Chacune des éditions du Mois de la Photo, consacrée à une thématique spécifique, est ainsi l'occasion de présenter entre 70 et 80 expositions et d'organiser des projections, des rencontres et des débats. Cette année, c'est autour des rapports entre photographie et page imprimée que s'organise le festival. Une exposition se distingue. Celle intitulée "Le photojournalisme et la presse, 1955-2005", présentée au Passage du désir, dans le 10
e arrondissement, qui présente quelques-unes des publications les plus remarquables depuis cinquante ans dans Life, Look, The Sunday Times, Paris Match...

    Cette photo ci-dessus prise après le massacre de Bentalha, a fait la
« une » de nombreux journaux dans le monde. Elle montrait, d'après la légende, le désespoir d'une mère ayant « perdu ses huit enfants ». Elle devient très vite une icône, une « Madone ». Dès que les informations se précisent, on apprend que la femme, Oum Saad, n'a pas perdu ses enfants, mais trois membres de sa famille et s'était évanouie à la sortie de l'hôpital. Aussitôt, on accuse le photographe de manipulation, puis il est mis hors de cause, mais c'est la légende qui est incriminée. La femme a par la suite demandé l'interdiction de cette photo : « je suis algérienne, musulmane (...), je ne veux pas être comparée à une madone qui est une chrétienne ». Elle a porté plainte contre l'AFP, mais, à ce jour, cette photo circule toujours librement. Le sculpteur Pascal Convert, invité d'un colloque sur le thème « Image et engagement », en hommage à Susan Sontag, est venu en Arles avec le photographe algérien de l'AFP, Hocine Zaourar. Le film de Pascal Convert, la Madone de Bentalha a été projeté. Il retrace l'histoire de cette photographie.
    Journaliste de terrain, Hocine travaille en Algérie pour l'AFP. Le lendemain du massacre de Bentalha, le 23 septembre 1997, il cherche des victimes dans les hôpitaux, on l'en empêche, il prend alors trois photos d'une femme en proie à une violente douleur. Il cache sa pellicule dans son sac. Il l'envoie ensuite, sans conviction, à l'AFP. Il découvre avec stupéfaction le ledemain que son cliché a été publié à la une par des centaines de quotidiens (rappelons qu'en tant que salarié, il n'est pas rétribué en fonction de l'importance des ventes de ses images), sous le titre de " Une " ou " La Madone ". Il obtient par la suite beaucoup de prix dont le fameux World Press. Mais sa photo dérange et suscite des polémiques : des confrères jaloux disent que c'est une photo truquée, la femme photographiée, manipulée par un journal progouvernemental, porte plainte en diffamation dix mois après. La photo a en effet circulé sous une fausse légende : non seulement elle n'a pas été prise à Bentalha mais la femme qui hurle vient de perdre non pas ses huit enfants mais son frère, sa belle-soeur et sa nièce. Cette image est si célèbre qu'elle a été diffusée sur des centaines de unes à travers le monde, qu'elle est devenue une icône, a servi de modèle à une sculpture de Pascal Convert, mais a valu à Hocine, dans le même temps, d'être accusé dle terrorisme alors même qu'il le dénonçait.
    Aujourd'hui, l'onde de choc de cette image n'est pas terminée. Le pouvoir algérien, qui organise le pardon pour le GIA et l'armée, essaie de neutraliser les journalistes qui ont dénoncé les massacres perpétrés entre 1991 et 1999. Hocine est donc interdit de travail en Algérie par le ministère de la Communication qui lui a retiré sa carte de presse. Son patron, l'AFP, lui propose de partir travailler en Irak. Son épouse, Ablashérif, fait partie, elle, des quatre journalistes passibles d'une peine de prison ferme pour avoir dénoncé les agissements d'un proche de Bouteflika. Mais qu'attend donc Reporters sans frontières pour s'emparer de ce cas et faire campagne ? (voir l'édition du journal "l'humanité" en date du 9 juillet 2005 qui relate les faits)

    Voyons maintenant la réception de cette image. L'analyse suivante a pour auteur
Abdelmajid  Zeggaf de la faculté des lettres de Rabat au Maroc.

    "Elle a immédiatement fait le tour du monde. A New-York, à Paris, à Londres, à Rome, elle est posée sur la table des rédacteurs de journaux. La photo est jugée intéressante, belle. Les journaux la publient en noir et blanc ou en couleurs. Elle est sur la couverture de plusieurs magazines et revues .La femme avec son allure de « Piéta » est surnommée maintenant « La Madone ». Primée à Rome en octobre, puis au Festival du Scoop d'Angers en janvier, elle reçoit enfin le grand prix de World Press Photo en 1998, sélectionnée parmi 30000 clichés envoyés par 3600 photographes professionnels. Elle est aussi publiée par les journaux arabes. Pour la première fois un Algérien a  réalisé la meilleure photo de l'année. En Algérie, le pouvoir en place n'apprécie pas cette photo. Le journal « Horizons » publie une longue diatribe intitulée « une manipulation grossière » où il conclut que l'A.F.P. n'est pas crédible. En janvier, lors d'un débat sur la sécurité, le chef du gouvernement en personne, monte à la tribune pour dénoncer à son tour la manipulation de l'Agence, l'accusant de grossir le nombre des victimes. Quelques jours après, la femme qui apparaît sur notre photo, est montrée à la télévision. Elle s'appelle Oum Saad et précise qu'elle a perdu ses frères et non ses enfants. L'A.F.P. donne l'information et rectifie la légende. Enfin, huis mois plus tard Oum Saad, poussée sans doute par le pouvoir « meurtrie, dit-elle par l'exploitation outrancière de la photo, se décide à porter plainte contre l'A.F.P. pour diffamation et exploitation mercantile de la souffrance humaine ». Le pouvoir hésite un moment à fermer l'Agence.
    Résumons-nous donc : d'un côté, une société produit une image mais refuse sa publication, et de l'autre, une autre société reçoit la même image et la prime. Que veut-on donc cacher ? Pourquoi la censure s'exerce-t-elle sur cette photo somme toute innocente. Qu'a t-elle de particulier? Les Autorités algériennes reconnaissent qu'il y a eu des morts dans la guerre civile. On montre à la télévision les enterrements des victimes, et on supporte mal la diffusion de cette photo. Pourquoi ? Parce que les images officielles à la télévision sont des images contrôlées, prises à une distance suffisamment grande pour ne pas laisser voir, leur enlevant toute charge émotionnelle, les rendant ainsi presque anonymes et donc « soft ».   
    Pourtant la photographie de cette femme de Bentalha ne montre pas à proprement parler la guerre ou la mort. Ce qu'elle montre surtout, c'est l'effet de la guerre sur le visage humain. Si la guerre est « absente », la photo laisse voir, par contre, la dramatisation de la souffrance et le geste emphatique l'accompagnant. La tête de la femme est penchée à droite, appuyée sur un mur, son visage est  nu, laissant voir cette bouche fendue et les dents de sa mâchoire inférieure. La femme est soutenue par la main compatissante d'une amie. Cette bouche tordue de douleur fait évidemment penser aux bouches hurlant de révolte dans le tableau célèbre de Guernica. Les mains de cette femme sont tombantes. Sa tête, son corps sont couverts. Le dépouillement des vêtements, le drapé, la pose elle-même , tout enfin construit, rappelle une icône, et efface les particularités régionales de cette femme élevée ainsi au rang de la mater dolorosa, de la Madone. Cet aspect n'a pas échappé aux critiques : "En somme, dit Martine Joly, si cette photo s'anime et nous bouleverse, c'est qu'elle ressemble, non pas seulement à une femme algérienne, mais aussi à une
icône religieuse qui a traversé toute l'histoire de la représentation visuelle occidentale. Au poids du massacre dont ce cliché se veut l'indice s'ajoute celui de la référence au martyr fondateur de la religion chrétienne." Voilà par conséquent le sens de cette image algérienne lue à la lumière des motifs chrétiens. La comparaison s'appuie sur la forme de l'image , le motif et la pose des personnages( la pose a une histoire). On pourrait ajouter aussi que l'image de la Piéta algérienne fait penser au « Christ mort » ou à « La Madone » de Michel Ange. La beauté et le sens d'une image sont indexés sur les valeurs culturelles de l'individu qui la regarde. Il faudrait ajouter que la valeur esthétique d'une photo renvoie à l'histoire même de la photographie. Ainsi la photo de Hocine renvoie-t-elle à toute la tradition photographique des images connues de la guerre. La photo de Bentalha fait évidemment penser aux autres photos célèbres de la guerre, comme de Nick Ut montrant la fuite affolée d'une petite fille brûlée au napalm au Vietnam (1972), ou à celle d'Eugène Smith montrant un jeune garçon se tordant de douleur dans les bras de sa mère à Minamata(1972). Rappelons que la célèbre photo de Smith a souvent été qualifiée, elle aussi,de « piéta ».
    Toute photographie est muette ; c'est le regard du spectateur et ses commentaires qui l'animent et la font exister. Une bonne photo de presse est en réalité une image fragmentaire et maîtrisée du monde, prélevée sur un réel choisi selon les règles de composition convenues, héritées pour la plupart du temps de la tradition picturale. L'art de la photographie, étant considéré comme « réaliste » et « naturel », son interprétation ne se limite pas toujours à la perception première, manifeste de son contenu immédiat. Trace du réel que nous chargeons de toutes sortes de fonctions, la  part de son invisibilité se nourrit de sa confrontation avec nos attentes, nos angoisses, de telle sorte que, quand nous « lisons » une image, nous manifestons, nous révélons en même temps notre propre regard sur le monde. Sur une photo, le motif principal est centré, situé généralement dans l'axe du regard, mais ce motif reste vide, car son sens n'est pas totalement visible, ou plus exactement n'est pas celui nécessairement qui s'offre de prime abord. Je dois certes regarder d'abord ce que montre cette image, mais je dois aussi me renseigner sur son contexte et sur les conditions sociales et historiques particulières dans lesquelles elle a été prise, et enfin je dois mobiliser, moi spectateur présent ici et maintenant, un ensemble de connaissances et de savoirs que j'investis ainsi dans la compréhension peut-être meilleure de cette même image. Ainsi, pour pouvoir « lire » et comprendre l'image du corps de Ché Guevara mort, étendu sur une civière et entouré de soldats, je dois d'abord me rappeler les réalités politiques de l'Amérique latine contemporaine, puis éventuellement avoir à l'esprit l'image du « Christ  mort » de Mantegna et « La leçon d'anatomie » de Rembrandt, car la force et la beauté de cette photo du « Ché » mort, tiennent en partie à ce qu'elle a en commun, du point de vue de la composition, avec ces deux tableaux.
« Mieux encore, ajoute Susan Sontag, la mesure même dans laquelle cette
photographie est inoubliable annonce sa propension à perdre sa signification politique, à devenir une image atemporelle ». Le destin de certaines photos échapperait ainsi aux contingences historiques précises  pour devenir en quelque sorte des symboles, des archétypes ancrés dans l'imaginaire collectif. Si une photo parle de son réel singulier, elle parle aussi du réel humain en général. Aussi le statut de l'image, ses enjeux, ses implications, et la richesse parfois de ses signes iconiques devraient-ils être l'objet de deux disciplines au moins : l'histoire et la sémiologie.                                                                                                                         L'historien, en s'intéressant de plus en plus aux documents visuels   (quand ils existent), complétera et élargira ainsi sa documentation sur un fait social, parce que les images permettront de saisir l'imaginaire d'un fait historique et de le mettre en perspective, en vue de la restitution d'une mémoire. Revenant sur l'image de la Madone algérienne, l'historien Benjamin Stora a publié récemment( avril 2001) un livre sur la guerre civile invisible en Algérie, invisible parce que sans images, écrit :« La photographie qui présente l'avantage d'une vision arrêtée destinée à durer(par rapport à la fluidité incessante des images télévisuelles) serait-elle le  meilleur moyen de visualiser le conflit ? La photographie de la «  Madone » le donne  à penser. A Bentalha où ne fut photographiée qu'une mère emplie de douleur, la mort est tout prêt d'être esthétisée, elle « pose » pour ainsi dire, quand les bourreaux restent hors champ ».

    Un massacre, une guerre, un génocide ne produisent pas toujours des images . Il y a des guerres récentes restées sans photos. Les sociétés émettent, diffusent ou censurent parfois leurs images. (l'introduction de l'ouvrage de B. Stora porte ce titre : « 100000 morts et une image » ). Les images de la guerre du Golfe, celles des victimes de l'attentat de Trade Twin Center ont été censurées, comme si le million de morts de l'Iraq et les quelques 7000 morts de New-York n'avaient pas de corps ou n'avaient jamais existé. Que veut-on réellement cacher ? L'injustice ou l'horreur ? En choisissant certaines images, en en censurant d'autres, on manipule les consciences. L'opinion aujourd'hui, c'est l'écran de télévision. Une guerre sans image est une guerre qui n'existe pas. Les combats, les massacres semblent se dérouler dans un ailleurs qui échappe au regard extérieur. Il y a donc des guerres sans images. Mais à l'opposé, que dire des milliers de photographies des victimes des Khmers rouges, photographiées juste avant leur massacre, images exposées aujourd'hui dans le musée de Phnom Penh ? Excès d'images d'un côté, leur rareté ou leur inexistence de l'autre. Il faudrait reconnaître, cependant que cet excès d'images nous laisse assez souvent indifférents, habitués que nous sommes au spectacle de la misère humaine. Et il arrive qu'une seule photographie (parmi tant d'autres), soit capable de nous arracher un cri d'indignation et de révolte. La deuxième Intifada a dorénavant sa photo symbolique, et mobilisatrice, c'est celle de Mohamed Dourra, cet enfant atteint par une balle et mort dans le giron de son père. De toutes les images de la guerre d'Espagne, celle, célèbre, de Robert Capa restera. Ce qui est peut-être insupportable à voir, c'est moins des images montrant des morts que le visage souffrant des vivants ou des rescapés. Et par conséquent, le visage de la Madone de Bentalha, sa nudité, sa pauvreté, son regard hagard me bouleverse, m'appelle et je dois répondre. Répondre de quoi ? De la proximité de ce visage, de ma responsabilité envers lui. De sa fragilité, mes repères vacillent et mes savoirs se retrouvent contestés. Je sais pourtant que nos traditions interdisent de porter la main sur un visage. De toutes les acceptions toujours positives du mot « visage » Lissan al arabe souligne les notions de « seuil », de «  respect » d'« honneur » et d'« avenir » qui lui sont associées. Le visage est la métaphore de la raison et de l'esprit. Le visage comme avenir de l'homme, quel beau programme ! De la même manière, je comprends E.Levinas quand il dit que je ne vois pas uniquement le visage, j'entends plutôt la parole de Dieu : « tu ne lèveras pas la main, tu ne frapperas pas le visage », et par conséquent tu feras tout pour qu'il vive. Il y a par conséquent une épiphanie du visage qui n'est pas seulement à regarder, mais à entendre, car regarder profondément un visage, c'est entendre le commandement de Dieu : Tu ne tueras point. Parce que le visage oblige indéfiniment, porter la main sur lui, c'est faire disparaître une mémoire. Voilà pourquoi le face à face de détresse d'un condamné à mort, est quelque chose d'insupportable à voir.
    Pour nous enfin, quand notre mémoire endolorie lâche un peu , lorsque les feux de la guerre s'éteignent ici pour s'allumer là-bas, lorsque nos souvenirs s'estompent petit à petit, s'élèvera alors, frêle et cependant majestueux et terrible, le regard de la Madone de Bentalha, pour nous arracher à l'oubli, nous rappeler et dénoncer la folie des hommes et la fragilité de ce visage outragé."

Dans le même ordre d'idée, "la pièta du kosovo". (photographie ci-dessous)


Kosovo, 29 janvier 1990.
Village de Nagavc. Veillée funèbre autour du corps de Nasim Elshani, militant indépendandiste kosovar abattu par les forces serbes du gouvernement de Milosevic. © Georges Mérillon. Gamma Presse
                                                               
A l'aune de ces photgraphies, la tentation serait grande de penser que la photographie pourrait rivaliser avec la peinture et notamment dans les cas de représentations des guerres. Jusqu'à présent on n'a jamais su bien peindre la guerre, mais seulement des batailles avec leurs cortèges de vainqueurs et de vaincus. Pierre Zaoui, soulignait récemment dans un article intitulé "la fresque aux icônes" dans le numéro 37 de l'excellente revue en ligne "vacarme" que la photographie peut aussi bien, sinon mieux, que la peinture exprimer la vérité non de la guerre, mais de notre relation
à la guerre, parce qu'elle seule, à la fois par son réalisme technique et par son caractère résolument commun (tout le monde peut prendre des photos),exprime spontanément la transcendance radicale de son expérience: la guerre ne peut pas être ressentie par ceux qui ne l'ont pas vécue, et ne peut pas être nommée par ceux qui l'ont vécue."
    En cela, il prend le contrepied des positions de gille Deleuze qui estimait à propos des photos(dans son ouvrage sur Francis Bacon, la logique de sensation): «Elles peuvent donc faire valoir des prétentions esthétiques et rivaliser avec la peinture: Bacon n'y croit guère, parce qu'il pense que la photo tend à écraser la sensation sur un seul niveau, et reste impuissante à mettre dans la sensation la différence de niveau constitutive. Mais y arriverait-elle, comme dans les images-cinéma d'Eisenstein ou dans les images-photo de Muybridge, ce ne serait qu'à force de transformer le cliché, ou, comme disait Lawrence, de malmener l'image. Cela ne ferait pas une déformation comme l'art en produit (sauf dans des miracles comme celui d'Eisenstein). Bref, même quand la photo cesse d'être figurative, elle cesse d'être figurative à titre de donnée, à titre de «chose vue», le contraire de la peinture."
   
    Il semble que Fernando Botero ait suivi les conseils de Deleuze puisqu'il a exposé à Rome quarante-cinq tableaux inédits inspirés par les sévices infligés par les soldats américains aux détenus de la prison d'Abu Ghraib en Irak
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par mohamed habibi publié dans : kutub
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