Paris, Eté 44, après la libération
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Jean-Gabriel Périot a réalisé plus d'une dizaine de films depuis 2000 et ses oeuvres sont programmées dans de nombreux festivals internationaux.
"Eut-elle été criminelle..." son dernier opus en date a décroché de nombreux prix !
Il est des sujets d’histoire qui cultivent ce paradoxe d’être à la fois ignorés de l’historiographie tout en demeurant omniprésents dans la mémoire. Les femmes tondues après la Seconde Guerre mondiale sont de ceux-là. « Collant » à l’image de la Libération de la France et même devenues le symbole de l’épuration, les tontes de femmes cheminèrent en mémoire durant un demi-siècle avant qu’un jeune chercheur ne décide un jour de s’attaquer à cette question étrange, délaissée voire jugée « hors sujet » dans l’étude de la guerre et de ses séquelles par certains universitaires de renom. L’affaire fut difficile et demanda à son auteur près de 7 ans. C’est donc bien le moins que l’on puisse faire que de rendre hommage au courage qu’il lui fallut pour mener à bien pareille entreprise. Les sources étaient réputées inexistantes, les témoignages impossibles à collecter tant pour des raisons éthiques que pratiques, la quantification jugée chimérique; bref ce sujet fluide passait pour intraitable et semblait n’être qu’une sorte d’épiphénomène désemparant les historiens. Au mieux, on consentait à penser que les femmes tondues n’avaient encouru à la Libération qu’un châtiment de substitution pour avoir « fréquenté des Allemands », ce, au cours de manifestations populaires sans doute dégradantes mais qui leur avait épargné d’autres peines jugées plus douloureuses (exécution, détention, dégradation nationale, etc.).
La France « virile » vient chambouler nombre d’idées reçues sur le sujet. Pour commencer, Fabrice Virgili montre que si les tondues ont été principalement accusées d’avoir eu des relations personnelles avec l’ennemi (42 %), elles sont aussi accusées d’avoir soit tiré un bénéfice matériel de l’occupation (14 %), soit adhéré à une organisation collaborationniste ou exprimé des opinions favorables à l’ennemi ou défavorables à la résistance ou aux Alliés (8 %), soit encore d’avoir commis une ou plusieurs dénonciations (6,5 %). Pour le quart d’entre elles, le motif demeure indéterminé. S’interrogeant sur l’assimilation entre tonte et « collaboration sexuelle », l’auteur émet l’idée que cette association s’est renforcée ensuite, gommant au profit de cette dimension sexuelle une large partie du phénomène qui procède moins d’une collaboration sexuelle que d’un châtiment sexué de la collaboration.
Deuxième apport fondamental, les chiffres. Comment en effet mesurer et interpréter des ordres de grandeurs à partir de données forcément parcellaires ? Il faut dire qu’aux centaines de numéros de journaux régionaux, locaux, clandestins et aux sources périodiques en général, ont été dépouillés de nombreux rapports de gendarmerie et visionnées de nombreuses images d’archives. Procédant avec une grande rigueur dans l’interprétation de son corpus, Fabrice Virgili avance le chiffre de 20 000 tondues en France, tout en ayant conscience que ce chiffre pourra à l’avenir être revu à la hausse comme à la baisse, et qu’il ne s’agit là non de clore un chantier mais de l’ouvrir à de nouvelles recherches plus fines que ne manqueront pas de susciter cette étude pionnière. Cette estimation projetée à partir de départementstémoins paraît corroborée par le chiffre de 19 542 femmes sanctionnées à la Libération dans soixante-seize départements, résultant de l’enquête réalisée dans les années 1960 par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale.
La chronologie du phénomène est finement décrite, et si comme on s’y attendait, une majorité de tontes eurent lieu au moment de la Libération, son étude montre qu’il dépasse cette période en amont comme en aval. La première tonte eut lieu en mai 1943 et la dernière est repérée en mars 1946. Le pic de l’été 1944 ne doit donc pas occulter les autres temps forts que sont l’avant- et l’après-Libération, le printemps 1945, puis sa disparition après août 1945 avec quelques manifestations résiduelles. Le plus intéressant dans l’analyse de la périodisation, c’est qu’elle souligne ce désajustement au moins partiel des tontes dans la chronologie ordinairement admise de l’épuration (Occupation, Libération et après-Libération). L’étude du rythme des tontes montre que celles-ci ne peuvent être qu’en partie assimilées aux événements de la Libération. Elles n’en sont pas un simple aspect. Encore moins une manifestation spontanée. Elles semblent au contraire, parce qu’on y repère certains décalages, soumises à d’autres déterminants, d’autres enlacements de forces issues à la fois des sphères privée et publique, individuelle et collective, locale et nationale... au jeu complexe d’une affirmation identitaire collective. Elles paraissent jouir d’une forme d’autonomie dans leur chronologie, dans leur intensité comme dans les modalités de leur déroulement. La place, qu’y tiennent photographie et cinéma au cours des cérémonies, souligne l’effort plus ou moins discret de mise en scène qu’improvisent parfois les tondeurs comme ceux qui les regardent, quand ils se savent dans le champ de l’objectif. Ce sont ces clichés et photogrammes civils ou militaires qui attestent presque systématiquement de l’encadrement des tontes par les forces de la Résistance, de police ou de gendarmerie du nouveau régime en cours de réinstallation. Foin donc de ces résistants de la vingt-cinquième heure si souvent tancés par les tenants de la « vraie » Résistance comme étant les seuls auteurs de ces pratiques dégradantes. A l’évidence, la réalité fut moins simple, et s’il demeure difficile d’établir que les tontes canalisèrent « les violences populaires » – autre lieu commun trop lisse d’une mémoire politiquement correcte –, le livre montre tant la complexité du processus expiatoire que l’implication constante des autorités.
Dans la troisième partie de l’ouvrage, Fabrice Virgili s’interroge sur la cause des tontes. Détaillant les modalités de ces violences, réelles ou celles, fantasmées (seins coupés, yeux crevés, cheveux arrachés, etc.) portées par la rumeur. Le livre évoque à l’aide de nombreux exemples les mobiles des tontes : vengeance personnelle singulière ou collective, purification des lieux, volonté communautaire de victoire, de punition, de reconquête et de reconstruction, projection vers un avenir meilleur, mise en scène locale du scénario national, etc. Outre la diversité de leurs modalités et de leur géographie, ces violences sont attentatoires au féminin, qu’il s’agisse du corps de la victime exhibé en public et de sa chevelure « signe ancestral de la féminité »; mais aussi d’un corps associé à la sexualité dénoncée, fantasmée, exorcisée par les cris et les pancartes. Brouillage des sexes et de leur identité, les tontes sont porteuses d’un enjeu, celui de l’apparence initiée par la mode « à la garçonne » des années 1920 jusqu’à celle, masculine et dévirilisée des zazous de l’Occupation. Tontes et tondues dessinent ainsi les contours d’un patriotisme qui s’incarne en forme de preuve jusque dans la virginité des jeunes filles, jusque dans l’évaluation patriotique de l’attitude des femmes de prisonniers. L’intégrité des unes et des autres se trouve ainsi garantie par la collectivité dans le châtiment qu’elle impose aux déviantes. Poursuivant avec acuité son subtil traçage des lignes de force et des lignes de fuite structurant son sujet, Fabrice Virgili analyse cette France en manque de virilité qui reconquiert son territoire (places publiques et politiques, marchés, mairies, préfectures, espaces de pouvoir, sonores et symboliques), s’interroge sur ce mode d’inscription de l’événement dans l’histoire et en jauge l’importance comme la signification dans l’aire européenne. Tout cela procède d’un vaste mouvement de reconstruction identitaire de la nation et des genres où le masculin en faillite, après la défaite et l’Occupation, semble s’opposer, en retrouvant les prérogatives de la domination, à la trahison du féminin.
L’ouvrage de Fabrice Virgili relève donc avec brio le défi méthodologique et, d’une certaine manière, le défi herméneutique lancé par ce sujet réputé intraitable mais qui imprégnait la mémoire. Soulignons que l’auteur fait en annexe une mise au point fort bien venue sur la question des sources et des problèmes qu’elles soulèvent. Exempt de critique, l’éloge manquerait de substance. Je n’en retiendrai qu’une, qui sans doute aurait entraîné l’auteur au-delà des limites qu’il s’était fixées mais qui, malgré tout, aurait pu justifier un ultime chapitre. On pourrait en effet reprocher à l’ouvrage d’occulter cet écart paradoxal, constitutif du sujet, entre son omniprésence dans la mémoire et le vertical oubli où il fut relégué dans une historiographie pourtant pléthorique sur la Seconde Guerre mondiale. Mais ce n’est là qu’une critique secondaire qui sera entendue par d’autres chercheurs, désormais nantis du modèle méthodologique de La France « virile », et désireront poursuivre dans cette voie; ou voudront se lancer dans l’étude non moins aventureuse des secrets de sa mémoire.
François ROUQUET (c)Cairn no 198 –2002/1

Comprenne qui voudra
Poème de Paul Eluard - 1944
En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles.
On alla même jusqu’à les tondre.
Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés
Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres
Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête
Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté
Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.
Texte initialement publié in Les Lettres françaises du 2 décembre 1944, avec ce commentaire : Réaction de colère. Je revois, devant la boutique d’un coiffeur de la rue de Grenelle, une magnifique chevelure féminine gisant sur le pavé. Je revois des idiotes lamentables tremblant de peur sous les rires de la foule. Elles n’avaient pas vendu la France, et elles n’avaient souvent rien vendu du tout. Elles ne firent, en tous cas, de morale à personne. Tandis que les bandits à face d’apôtre, les Pétain, Laval, Darnand, Déat, Doriot, Luchaire, etc. sont partis. Certains même, connaissant leur puissance, restent tranquillement chez eux, dans l’espoir de recommencer demain.








