Dimanche 30 septembre 2007

Beaten guards begging for mercy (Buchenwald, 1945), © Lee Miller Archives (54/21), Copyright 2001 British Photographers’ Liaison Committee/Finers Stephens Innocent As agreed by BAPLA, AOP, NUJ, MPA and the Penrose Film Productions.

 

La photographie des deux gardiens du camp de Buchenwald, signée Lee Miller, tranche dans l’iconographie traditionnelle des camps de concentration. Photographie de combat, qui s’intéresse à l’ennemi, elle refuse la neutralité de la photographie documentaire et le style compassionnel qui privilégie les victimes depuis les années 1930. Mais cette photographie doit aussi se regarder comme un miroir. À travers la violence, la domination de l’ennemi et le voyeurisme qui sont au coeur de son dispositif, l’image dessine le portrait d’une femme archétype de la beauté, qui choisit de faire la guerre en homme et en soldat, pour rompre avec son passé et une identité féminine traditionnelle qui l’enferme et la contraint.

Marianne Amar travaille sur l’histoire politique et culturelle du sport en France, et sur la photographie de guerre. Sur le sport, elle a notamment publié Nés pour courir – Sport, pouvoirs et rébellions – 1945/1958 (PUG, 1987), « La France et l’image de sa puissance au lendemain de la guerre : le miroir du sport » (R. Girault et R. Frank dir., La puissance française en question ! 1945-1949, Publications de la Sorbonne, 1988), « Une affaire d’État ? L’olympisme français et les pouvoirs publics au tournant des années cinquante » (Relations Internationales, déc. 2002). Sur la photographie, elle a régulièrement publié des chroniques dans Vingtième siècle et participé au catalogue de l’exposition Voir ne pas voir la guerre (Somogy, 2001).

Marianne AMAR, « Les guerres intimes de Lee Miller », Clio, numéro 20/2004, Armées,URL : http://clio.revues.org/document1396.html

Extrait: En donnant cette importance aux gardes vaincus et blessés, Lee Miller rend d’abord compte de la complexité d’une libération, « avec les dénonciations nécessaires, les vengeances compréhensibles, les vrais et les faux bonheurs pour des prisonniers encore meurtris, encore mourants… ». À travers ces visages, elle introduit aussi dans l’exception du camp la figure classique du soldat ennemi, un repère qui l’aide sans doute à mettre de l’ordre dans le chaos de ses émotions. « Mes sentiments vis-à-vis de ce pays sont horriblement confus » écrit-elle à Roland Penrose, « et je ne peux absolument pas faire le tri dans mes idées… Je pense que j’aurais dû rentrer à Paris, pour avoir un peu de recul. Ce n’est pas facile d’écrire dans le désordre où nous vivons ».

Cette volonté de simplifier se retrouve dans les choix de prises de vue. La photographie frontale, construite autour de son centre (les visages, les blessures), traversée par la lumière crue du flash, dépouille le combat de toute esthétique. Lee Miller abandonne ici les références au surréalisme, qui marquaient ses premiers travaux : « je fais des documents, pas de l’art ». En fait, cette photographie évoque les images du crime, et singulièrement celles du New-Yorkais Weegee. Il s’est fait, dans les années 30, une spécialité du fait divers à sensation. Sur ses images « choquantes, bouleversantes », d’une « absolue franchise », se détachent les cadavres baignés de sang, la figure de l’assassin, le regard terrifié des badauds, tous figés par l’éclair du flash. En adoptant dans la série des gardiens cette approche brutale du sujet qui ne respecte aucune pudeur, Lee Miller sort le crime nazi de l’anonymat, et lui donne un visage : visage cruel, grotesque parfois et pour ces deux-là, visage terriblement ordinaire.

La photographie des gardiens de Buchenwald a également une fonction plus personnelle. En pointant la figure de l’ennemi, Lee Miller peut enfin livrer bataille. Ce n’est plus une guerre anonyme, mais un corps-à-corps, où la fermeté du regard devient une métaphore : une photo ; une balle. Jamais le geste photographique n’a été aussi proche de celui du guerrier – viser, armer, tirer. On est donc loin d’une image qui inverserait la figure de la victime et celle du bourreau. En photographiant l’ennemi puni, elle ne le plaint pas : elle exécute une sentence. Dans l’inquiétude de leur regard, dans la peur du châtiment à venir puisqu’ils implorent la pitié, elle dessine l’ampleur de leurs crimes et entrouvre la porte sur l’abîme infini des souffrances de leurs victimes.

 

par mohamed habibi publié dans : kutub
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Samedi 29 septembre 2007

Victime tsigane des expériences médicales nazies pour rendre l’eau de mer potable. Camp de concentration de Dachau, Allemagne, 1944.

© United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C.

Les TSIGANES furent persécutés pour des raisons raciales par le régime nazi et ses alliés dans toute l'Europe.Pourtant peu de traces de ce génocide dans notre mémoire collective!

Les Nazis considéraient les Tsiganes comme "racialement inférieurs", et le destin de ceux-ci fut, en de nombreux points, parallèle à celui des Juifs. Les Tsiganes subirent l'internement, le travail forcé et beaucoup furent assassinés. Ils étaient aussi soumis à la déportation dans les camps d'extermination. Les Einsatzgruppen (unités mobiles d’extermination) assassinèrent des dizaines de milliers de Tsiganes dans les territoires de l'est occupés par les Allemands. En outre, des milliers d’entre eux furent tués dans les camps d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, de Chelmno, de Belzec, de Sobibor et de Treblinka. Les nazis incarcérèrent aussi des milliers de Tsiganes dans les camps de concentration de Bergen-Belsen, de Sachsenhausen, de Buchenwald, de Dachau, de Mauthausen et de Ravensbrück.

Le 21 septembre 1939, Reinhard Heydrich, chef de l'Office central de Sécurité du Reich, rencontrait les fonctionnaires de la Police de Sûreté (Sipo) et du Service de la sûreté (SD) à Berlin. Ils décidèrent d'expulser 30 000 Tsiganes allemands et autrichiens dans des régions à l'est du grand Reich, dans le Gouvernement Général de Pologne. Ce plan fut abandonné devant l'opposition de Hans Frank, le gouverneur général de Pologne occupée. Priorité fut accordée aux déportations des Juifs d'Allemagne.

Il y eut néanmoins des déportations de Tsiganes du Reich. Environ 2 500 d'entre eux furent déportés en Pologne en avril et en mai 1940. Ils furent exterminés, mourant de faim ou épuisés par le travail. Les malades étaient abattus. 5 000 autres Tsiganes furent expulsés à Lodz, où ils se virent maintenus dans un secteur séparé du ghetto. Ceux qui survécurent aux terribles conditions de vie dans le ghetto allaient plus tard être déportés du ghetto dans le camp d'extermination de Chelmno, où ils furent tués dans des camions à gaz. 

Source: United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C.



Marzahn, le premier camp d’internement pour les Tsiganes dans le Troisième Reich. Allemagne, date incertaine.

© United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C.


La police nazie rafle des familles tsiganes de Vienne pour les déporter vers la Pologne. Autriche, septembre-décembre 1939.

© United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C.


Détenus tsiganes au travail forcé dans le camp de concentration de Ravensbrück. Allemagne, entre 1941 et 1944.

© United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C.

 
Rescapés tsiganes dans les baraques du camp de concentration de Bergen-Belsen pendant la libération. Allemagne, après le 15 avril 1945.

© United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C.

par mohamed habibi publié dans : kutub
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Jeudi 27 septembre 2007

Visite du général Eisenhower dans le camp d'Ohrdruf,
un kommando dépendant de Buchenwald


La libération d’Auschwitz vue par un officier soviétique
 

Commandant de la 107e division d'artillerie, j'ai entendu parler de ce camp pour la première fois au téléphone, le 26 janvier, alors que je dirigeais les combats pour libérer Neuberun. J'avais été appelé par le commandant du 106e corps d'artillerie, le général P. F. Ilinykh, pour m'annoncer que les 100e et 322e divisions, en combattant pour libérer Monowica et Zarki, avaient établi qu'il s'agissait de parties d'un grand camp de concentration hitlérien dont le centre se trouvait à Auschwitz. Le commandant du corps m'a prévenu que nous allions non seulement devoir prendre Neuberun le plus vite possible, mais également tout faire pour empêcher l'adversaire de partir vers Auschwitz. Il a ordonné qu'après la prise de Neuberun, ma 107e division et la 148e division de fusiliers voisine continuent énergiquement leur offensive le long de la rive gauche de la Vistule, en menaçant par l'arrière la garnison adverse d'Auschwitz.

Les hitlériens ont résisté avec la dernière énergie. Nos pertes -les hommes morts -se montèrent à 180 personnes. La ville fut totalement libérée le 28 janvier et notre division se prépara à traverser la Vistule. Il y avait environ un kilomètre et demi jusqu'à Auschwitz, qui se trouvait sur la rive droite. Le général F. M. Krasavine, le commandant de la 100e division qui avait pris Auschwitz la veille, m'a appelé et m'a demandé de venir. J'ai prévenu mon adjoint et le chef d'état-major que je devais m'éloigner pour une heure et demie-deux heures et je suis parti pour Auschwitz. Il y avait en ville 1'un des régiments de la division de Krasavine mais, lui, je ne l'ai pas vu.

On m'a amené sur le territoire du camp. Il tombait une légère neige, qui fondait immédiatement. Je me souviens que je portais un demi-manteau ouvert. Il commençait à faire sombre, mais nos soldats ont trouvé un appareil et ont fait de la lumière. Des détenus émaciés, en vêtements rayés, s'approchaient de nous et nous parlaient dans différentes langues. Même si j'avais vu bien des fois des hommes mourir au front, j'ai été frappé par ces prisonniers transformés par la cruauté jamais vue des nazis en véritables squelettes vivants.

J'avais bien lu des tracts sur le traitement des Juifs par les nazis, mais on n'y disait rien de l'extermination des enfants, des femmes et des vieillards. Ce n'est qu'à Auschwitz que j'ai appris le destin des Juifs d'Europe. C'était le 29 janvier 1945.

J'ai été accueilli par le chef d'état-major du régiment, le colonel Degtiariov. Il m'a annoncé que la veille, on avait enterré soixante-dix-huit de nos morts, soldats et officiers.

Les déportés se déplaçaient sur le territoire du camp en combinaison à rayures. Deux d'entre eux se sont arrêtés, se sont mis à sourire et à battre des mains en regardant mon étoile de héros de l'Union soviétique.

« Alors vous êtes heureux d'être enfin libres ? Où allez-vous ? Qui êtes-vous ? » leur demandai-je.

Ils venaient de Belgique. J'ai noté leurs noms. Je me souviens également de deux femmes. Elles se sont approchées de moi, m'ont embrassé. Ces gens pouvaient encore sourire, mais il y en avait qui ne pouvaient plus que tenir debout en silence : des squelettes vivants, pas des hommes.

A Auschwitz, on m'a montré la baraque des femmes, séparée des autres. Sur le sol, il y avait du sang, des excréments, des cadavres : un terrible tableau. Il était impossible d'y rester plus de cinq minutes, à cause de l'horrible odeur des corps en décomposition. Debout près des portes, j'ai dit : « Oui, il est impossible de rester longtemps ici. »

Général Petrenko,

Avant et après Auschwitz, p. 144-146

© Flammarion, 2002.






Dachau / Buchenwald


Retour en autobus des premiers déportés, Paris. Photo SGA/DMPA


Evacuation des femmes valides lors de la libération de Bergen-Belsen, avril 1945. Photo SGA/DMPA


Retour vers la France de rescapés. Photo SGA/DMPA
par mohamed habibi publié dans : kutub
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Lundi 24 septembre 2007

 

The SS female auxiliaries show with mock sadness that they have finished eating their blueberries, July 22, 1944.

United States Holocaust Memorial Museum

 
Les images semblent être tout droit sorties d'un album de vacances : on y voit un groupe de femmes assises sur une balustrade en bois en train de déguster des myrtilles, des hommes et des femmes allongés sur des chaises longues, d'autres en train de chanter et de rire accompagnés par un accordéon.

 

Ces photographies, qui témoignent pour la première fois du mode de vie des responsables et des personnels du camp d'Auschwitz, ont été rendues publiques jeudi 20 septembre par le Mémorial de l'Holocauste à Washington. Les 116 clichés sont tirés de l'album privé de Karl-Friedrich Höcker, adjudant du commandant du camp de concentration d'Auschwitz de mai 1944 à janvier 1945. Ils ont été remis au Mémorial en début d'année par un ancien membre des services de renseignement militaire américains mort au cours de l'été. L'officier, dont l'identité n'a pas été révélée, les aurait trouvés dans un appartement vide de Francfort en 1946.

 

Ces images, qui ont fait la "une" du quotidien populaire allemand Bild, confirment les témoignages des survivants d'Auschwitz. Alors que des centaines de milliers de juifs étaient envoyés dans les chambres à gaz, le personnel administratif du camp menait en parallèle une paisible existence. Dans le lotissement SS, à côté, il y avait une piscine, un stade de football et une bibliothèque. Les SS disposaient d'une sorte de maison de vacances située à 30 kilomètres au sud.

De nombreuses photos de l'album y ont été prises.

 

D'autres clichés se rapportent à des activités plus officielles : l'inauguration d'un hôpital SS, des séances de tir ou une marche militaire. Jamais un détenu n'apparaît sur ces photos. Lors de son procès en 1962, Karl-Friedrich Höcker, qui sera condamné à sept ans de prison, s'était retranché derrière son devoir. Il est mort en 2000 à 88 ans.

 

Autre découverte d'importance, le funeste docteur Josef Mengele, dont il existe très peu de photographies, apparaît sur huit clichés. Ce médecin nazi surnommé "l'ange de la mort" qui pratiquait des expériences médicales sur les détenus, est mort en Amérique latine en 1979.

 

Les photos de Karl-Friedrich Höcker contrastent avec les rares autres images existantes du camp d'Auschwitz avant sa libération. Le mémorial Yad Vashem, en Israël, possède plusieurs photos prises par un officier SS le 26 mai 1944 sur l'arrivée de juifs en provenance de Hongrie, la sélection, la marche en direction des chambres à gaz et l'activité des fours crématoires.

 

La découverte tardive de ces photos, peu commentée outre-Rhin en dehors de Bild, y suscite quelques interrogations. "Les services secrets américains voulaient-ils protéger certains criminels ? Ou bien le rapport avec l'album n'est qu'un exemple supplémentaire pour le désintérêt croissant avec lequel les Alliés ont poursuivi les criminels nazis", souligne l'hebdomadaire Der Spiegel dans son édition de lundi 24 septembre.

 

Cécile Calla

Article paru dans l'édition du 24.09.07

 

 The SS female auxiliaries (Helferinnen) react when it begins to rain on their day trip.

United States Holocaust Memorial Museum


The beginning of a ceremony.

United States Holocaust Memorial Museum


A "sing-along" during a social gathering of the SS hierarchy at Solahütte. The front row consists of (left to right): Karl Höcker, Otto Moll, Rudolf Höss, Richard Baer, Josef Kramer, Franz Hössler, and Josef Mengele.

United States Holocaust Memorial Museum


Left to right: Dr. Josef Mengele, Rudolf Höss, Josef Kramer, and an unidentified officer.

United States Holocaust Memorial Museum



Karl Höcker (on left, looking at the camera) relaxes with SS physicians, including Dr. Fritz Klein (far left), Dr. Horst Schumann (partially obscured next to Klein, identified from other photographs), and Dr. Eduard Wirths (third from right, wearing tie).

United States Holocaust Memorial Museum


 

SS officer Karl Hoecker relaxes with women in lounge chairs on the deck of the retreat in Solahutte.

United States Holocaust Memorial Museum

Members of the SS Helferinnen (female auxiliaries) and SS officer Karl Hoecker invert their empty bowls to show they have eaten all their blueberries.

United States Holocaust Memorial Museum


SS officers gather for drinks in a hunting lodge.

United States Holocaust Memorial Museum


SS officers together with women and a baby relax on lounge chairs on a deck in Solahutte.

United States Holocaust Memorial Museum


 

Members of the SS Helferinnen (female auxiliaries) arrive by bus at Solahutte, the SS retreat near Auschwitz.

United States Holocaust Memorial Museum


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Samedi 22 septembre 2007



Paris, Eté 44, après la libération

 Copyright © 2005 Envie de Tempête Productions


 

Jean-Gabriel Périot a réalisé plus d'une dizaine de films depuis 2000 et ses oeuvres sont programmées dans de nombreux festivals internationaux.

"Eut-elle été criminelle..." son dernier opus en date a décroché de nombreux prix !


Il est des sujets d’histoire qui cultivent ce paradoxe d’être à la fois ignorés de l’historiographie tout en demeurant omniprésents dans la mémoire. Les femmes tondues après la Seconde Guerre mondiale sont de ceux-là. « Collant » à l’image de la Libération de la France et même devenues le symbole de l’épuration, les tontes de femmes cheminèrent en mémoire durant un demi-siècle avant qu’un jeune chercheur ne décide un jour de s’attaquer à cette question étrange, délaissée voire jugée « hors sujet » dans l’étude de la guerre et de ses séquelles par certains universitaires de renom. L’affaire fut difficile et demanda à son auteur près de 7 ans. C’est donc bien le moins que l’on puisse faire que de rendre hommage au courage qu’il lui fallut pour mener à bien pareille entreprise. Les sources étaient réputées inexistantes, les témoignages impossibles à collecter tant pour des raisons éthiques que pratiques, la quantification jugée chimérique; bref ce sujet fluide passait pour intraitable et semblait n’être qu’une sorte d’épiphénomène désemparant les historiens. Au mieux, on consentait à penser que les femmes tondues n’avaient encouru à la Libération qu’un châtiment de substitution pour avoir « fréquenté des Allemands », ce, au cours de manifestations populaires sans doute dégradantes mais qui leur avait épargné d’autres peines jugées plus douloureuses (exécution, détention, dégradation nationale, etc.).

 

La France « virile » vient chambouler nombre d’idées reçues sur le sujet. Pour commencer, Fabrice Virgili montre que si les tondues ont été principalement accusées d’avoir eu des relations personnelles avec l’ennemi (42 %), elles sont aussi accusées d’avoir soit tiré un bénéfice matériel de l’occupation (14 %), soit adhéré à une organisation collaborationniste ou exprimé des opinions favorables à l’ennemi ou défavorables à la résistance ou aux Alliés (8 %), soit encore d’avoir commis une ou plusieurs dénonciations (6,5 %). Pour le quart d’entre elles, le motif demeure indéterminé. S’interrogeant sur l’assimilation entre tonte et « collaboration sexuelle », l’auteur émet l’idée que cette association s’est renforcée ensuite, gommant au profit de cette dimension sexuelle une large partie du phénomène qui procède moins d’une collaboration sexuelle que d’un châtiment sexué de la collaboration.

 

Deuxième apport fondamental, les chiffres. Comment en effet mesurer et interpréter des ordres de grandeurs à partir de données forcément parcellaires ? Il faut dire qu’aux centaines de numéros de journaux régionaux, locaux, clandestins et aux sources périodiques en général, ont été dépouillés de nombreux rapports de gendarmerie et visionnées de nombreuses images d’archives. Procédant avec une grande rigueur dans l’interprétation de son corpus, Fabrice Virgili avance le chiffre de 20 000 tondues en France, tout en ayant conscience que ce chiffre pourra à l’avenir être revu à la hausse comme à la baisse, et qu’il ne s’agit là non de clore un chantier mais de l’ouvrir à de nouvelles recherches plus fines que ne manqueront pas de susciter cette étude pionnière. Cette estimation projetée à partir de départementstémoins paraît corroborée par le chiffre de 19 542 femmes sanctionnées à la Libération dans soixante-seize départements, résultant de l’enquête réalisée dans les années 1960 par le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

 

La chronologie du phénomène est finement décrite, et si comme on s’y attendait, une majorité de tontes eurent lieu au moment de la Libération, son étude montre qu’il dépasse cette période en amont comme en aval. La première tonte eut lieu en mai 1943 et la dernière est repérée en mars 1946. Le pic de l’été 1944 ne doit donc pas occulter les autres temps forts que sont l’avant- et l’après-Libération, le printemps 1945, puis sa disparition après août 1945 avec quelques manifestations résiduelles. Le plus intéressant dans l’analyse de la périodisation, c’est qu’elle souligne ce désajustement au moins partiel des tontes dans la chronologie ordinairement admise de l’épuration (Occupation, Libération et après-Libération). L’étude du rythme des tontes montre que celles-ci ne peuvent être qu’en partie assimilées aux événements de la Libération. Elles n’en sont pas un simple aspect. Encore moins une manifestation spontanée. Elles semblent au contraire, parce qu’on y repère certains décalages, soumises à d’autres déterminants, d’autres enlacements de forces issues à la fois des sphères privée et publique, individuelle et collective, locale et nationale... au jeu complexe d’une affirmation identitaire collective. Elles paraissent jouir d’une forme d’autonomie dans leur chronologie, dans leur intensité comme dans les modalités de leur déroulement. La place, qu’y tiennent photographie et cinéma au cours des cérémonies, souligne l’effort plus ou moins discret de mise en scène qu’improvisent parfois les tondeurs comme ceux qui les regardent, quand ils se savent dans le champ de l’objectif. Ce sont ces clichés et photogrammes civils ou militaires qui attestent presque systématiquement de l’encadrement des tontes par les forces de la Résistance, de police ou de gendarmerie du nouveau régime en cours de réinstallation. Foin donc de ces résistants de la vingt-cinquième heure si souvent tancés par les tenants de la « vraie » Résistance comme étant les seuls auteurs de ces pratiques dégradantes. A l’évidence, la réalité fut moins simple, et s’il demeure difficile d’établir que les tontes canalisèrent « les violences populaires » – autre lieu commun trop lisse d’une mémoire politiquement correcte –, le livre montre tant la complexité du processus expiatoire que l’implication constante des autorités.

 

Dans la troisième partie de l’ouvrage, Fabrice Virgili s’interroge sur la cause des tontes. Détaillant les modalités de ces violences, réelles ou celles, fantasmées (seins coupés, yeux crevés, cheveux arrachés, etc.) portées par la rumeur. Le livre évoque à l’aide de nombreux exemples les mobiles des tontes : vengeance personnelle singulière ou collective, purification des lieux, volonté communautaire de victoire, de punition, de reconquête et de reconstruction, projection vers un avenir meilleur, mise en scène locale du scénario national, etc. Outre la diversité de leurs modalités et de leur géographie, ces violences sont attentatoires au féminin, qu’il s’agisse du corps de la victime exhibé en public et de sa chevelure « signe ancestral de la féminité »; mais aussi d’un corps associé à la sexualité dénoncée, fantasmée, exorcisée par les cris et les pancartes. Brouillage des sexes et de leur identité, les tontes sont porteuses d’un enjeu, celui de l’apparence initiée par la mode « à la garçonne » des années 1920 jusqu’à celle, masculine et dévirilisée des zazous de l’Occupation. Tontes et tondues dessinent ainsi les contours d’un patriotisme qui s’incarne en forme de preuve jusque dans la virginité des jeunes filles, jusque dans l’évaluation patriotique de l’attitude des femmes de prisonniers. L’intégrité des unes et des autres se trouve ainsi garantie par la collectivité dans le châtiment qu’elle impose aux déviantes. Poursuivant avec acuité son subtil traçage des lignes de force et des lignes de fuite structurant son sujet, Fabrice Virgili analyse cette France en manque de virilité qui reconquiert son territoire (places publiques et politiques, marchés, mairies, préfectures, espaces de pouvoir, sonores et symboliques), s’interroge sur ce mode d’inscription de l’événement dans l’histoire et en jauge l’importance comme la signification dans l’aire européenne. Tout cela procède d’un vaste mouvement de reconstruction identitaire de la nation et des genres où le masculin en faillite, après la défaite et l’Occupation, semble s’opposer, en retrouvant les prérogatives de la domination, à la trahison du féminin.

 

L’ouvrage de Fabrice Virgili relève donc avec brio le défi méthodologique et, d’une certaine manière, le défi herméneutique lancé par ce sujet réputé intraitable mais qui imprégnait la mémoire. Soulignons que l’auteur fait en annexe une mise au point fort bien venue sur la question des sources et des problèmes qu’elles soulèvent. Exempt de critique, l’éloge manquerait de substance. Je n’en retiendrai qu’une, qui sans doute aurait entraîné l’auteur au-delà des limites qu’il s’était fixées mais qui, malgré tout, aurait pu justifier un ultime chapitre. On pourrait en effet reprocher à l’ouvrage d’occulter cet écart paradoxal, constitutif du sujet, entre son omniprésence dans la mémoire et le vertical oubli où il fut relégué dans une historiographie pourtant pléthorique sur la Seconde Guerre mondiale. Mais ce n’est là qu’une critique secondaire qui sera entendue par d’autres chercheurs, désormais nantis du modèle méthodologique de La France « virile », et désireront poursuivre dans cette voie; ou voudront se lancer dans l’étude non moins aventureuse des secrets de sa mémoire.

 

François ROUQUET (c)Cairn no 198 –2002/1


 

  

Comprenne qui voudra

Poème de Paul Eluard - 1944

En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles.
On alla même jusqu’à les tondre. 


Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.


Texte initialement publié in Les Lettres françaises du 2 décembre 1944, avec ce commentaire : Réaction de colère. Je revois, devant la boutique d’un coiffeur de la rue de Grenelle, une magnifique chevelure féminine gisant sur le pavé. Je revois des idiotes lamentables tremblant de peur sous les rires de la foule. Elles n’avaient pas vendu la France, et elles n’avaient souvent rien vendu du tout. Elles ne firent, en tous cas, de morale à personne. Tandis que les bandits à face d’apôtre, les Pétain, Laval, Darnand, Déat, Doriot, Luchaire, etc. sont partis. Certains même, connaissant leur puissance, restent tranquillement chez eux, dans l’espoir de recommencer demain.


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Jeudi 20 septembre 2007




Adidal Abou-Chamat "Inbetween", 2005


 

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