
Combattre l'intégrisme, mais sans alarmisme, par Ian Buruma
Je suis d'accord avec Ayaan Hirsi Ali pour affirmer que la démocratie libérale doit être défendue contre la violence extrémiste, et que l'on doit protéger les femmes contre toute maltraitance. Les seules différences entre elle et moi portent sur les priorités. Etant passée de l'islamisme dévot à l'athéisme, elle a tendance à voir dans la religion en général, et l'islam en particulier, la racine de tous les maux, notamment celui des violences faites aux femmes. Elle réduit à une seule menace monolithique la diversité des traditions culturelles, des coutumes tribales et des antécédents historiques, même à l'intérieur du monde musulman. L'islam tel qu'il est pratiqué à Java n'est pas le même que celui observé dans un village marocain, au Soudan ou à Rotterdam.
Etre tolérant ne signifie nullement être aveugle aux différences. Je n'irai jamais jusqu'à défendre la dictature au nom du respect des autres cultures. Pas plus que je ne défendrai la mutilation génitale des enfants, ou le droit de battre sa femme, quelle que soit la façon dont on tente de le justifier. Mais ce sont là des questions d'ordre judiciaire. Trouver le moyen d'empêcher les idéologies violentes de contaminer la grande majorité des musulmans modérés, et par là même de menacer les sociétés libres, voilà qui est autrement plus délicat.
Ayaan Hirsi Ali a parfaitement le droit de traiter le prophète Mahomet de "pervers", tout comme M. Bruckner a le droit de traiter les musulmans de "brutes" (dans la version intégrale du texte de Pascal Bruckner, consultable sur le site : signandsight.com). Mais si le projet est de réformer l'islam, alors de telles dénonciations ne sont peut-être pas le meilleur moyen d'y parvenir. Isoler les djihadistes et combattre leurs dogmes dangereux est chose trop importante pour céder aux polémiques grossières.
Mais M. Bruckner semble préférer des pirouettes rhétoriques malhonnêtes. L'une d'elles consiste à porter le discrédit par association. Prenons l'exemple où Ayaan Hirsi Ali se voit traiter de nazie. Dans mon livre, je critique un auteur hollandais pour avoir comparé la structure narrative de son film Soumission à un tel film nazi. M. Bruckner s'empare de cet exemple isolé pour suggérer que moi-même, et d'autres "philosophes en chambre", traitons de fascistes les "défenseurs de la liberté".
Dans une autre exagération typique, visant à salir par association, Pascal Bruckner évoque l'ouverture d'un hôpital islamique à Rotterdam et l'établissement de plages réservées aux femmes musulmanes en Italie. Je ne vois pas en quoi cela est plus choquant que d'ouvrir des restaurants casher, des hôpitaux catholiques ou d'instituer des plages pour nudistes, mais pour M. Bruckner ces concessions équivalent à la ségrégation dans les Etats du sud des Etats-Unis, voire à l'apartheid en Afrique du Sud. Et M. Bruckner d'en conclure que je suis raciste.
La question est de savoir que faire face à l'islamisme radical. Par un étrange tour de passe-passe, M. Bruckner pense que je "cautionne" les politiques américaine et britannique, même si je "désapprouve ces politiques". Je ne vois pas très bien ce qu'il veut dire par là. Il poursuit en attaquant MM. Bush et Blair, coupables à ses yeux "de ce qu'ils ont privilégié le terrain militaire au détriment du débat d'idées". J'étais, en réalité, opposé à la seconde guerre d'Irak, alors même que M. Bruckner s'activait à la justifier. Toujours est-il qu'il estime aujourd'hui que nos gouvernements devraient "frapper sur le "terrain du dogme", sur la réinterprétation des saintes écritures et des textes religieux".
Il y a quelque chose de délicieusement désuet, et même de rafraîchissant, dans la fierté proclamée par Pascal Bruckner de la "supériorité du modèle français". Je concède volontiers qu'il y a beaucoup de choses à admirer dans la France et dans son "modèle". Pourtant, l'idée de M. Bruckner selon laquelle l'Etat devrait intervenir sur le terrain du dogme ou dans l'interprétation des textes sacrés me paraît douteuse. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles il serait souhaitable que les musulmans, comme les autres croyants, se sentent libres de réinterpréter leurs textes religieux, et que chacun d'entre nous puisse remettre en question les dogmes. Mais ce n'est certainement pas l'affaire de l'Etat, car cela conduit tout droit à l'autoritarisme.
Au fond, qu'est-ce que M. Bruckner propose de faire concernant les millions de fidèles musulmans vivant en Europe ? Leur dire comment interpréter leurs textes saints ? Les forcer à suivre l'exemple d'Ayaan Hirsi Ali et à renoncer à leur foi ? Peut-être en effet serait-il préférable qu'ils le fassent, mais de leur propre volonté. Attendre de l'Etat qu'il les y contraigne ne correspond pas tout à fait à l'image de combattant éclairé de la liberté que se donne Pascal Bruckner.
Un trait caractéristique des procédés polémiques de M. Bruckner est le recours fréquent aux termes d'"apaisement" et de "collaborateur". Cet usage est rarement innocent. L'idée est d'associer aux collaborateurs des nazis ceux qui cherchent un accommodement avec la majorité des musulmans. Sauf à vouloir seulement se montrer blessant, cela ne peut que signifier que M. Bruckner voit l'émergence de l'islamisme comme un phénomène comparable à la montée du nazisme. Il n'est d'ailleurs pas le seul. Même si je perçois les dangers de l'islamisme, je considère cette vision comme excessivement alarmiste.
Et c'est là que nous en arrivons à l'ultime tour de passe-passe brucknérien, car, après toutes ces rodomontades affirmant la nécessité de ne pas céder un pouce face aux musulmans et appelant à défendre Ayaan Hirsi Ali contre les "ennemis de la liberté" comme moi-même, il conclut brusquement qu'"il n'existe rien qui ressemble au formidable péril du IIIe Reich" et même que "le gouvernement des mollahs de Téhéran n'est qu'un tigre de papier". Eh oui, c'est bien nous, les philosophes en chambre, qui sommes les alarmistes pris de panique, nous qui avons perdu le courage de défendre l'Europe. Mais, au fait, où avons-nous entendu ce genre de choses, par le passé ? La nécessité de défendre l'Europe contre les menaces extérieures ; les intellectuels fatigués, minés par le doute, aux jambes flageolantes... mais assez !, c'est moi qui à présent m'abaisse au niveau de Pascal Bruckner, le roi rebelle de la rive gauche.
Traduit de l'anglais par Gilles Berton
(La version intégrale de ce texte est disponible en anglais sur le site : signandsight.com).
Ian Buruma, essayiste, enseigne au Bard College (Etats-Unis).

En finir avec le multiculturalisme, par Pascal Bruckner
(c)LE MONDE | 19.02.07 |
Dans le cas précis d'Ayaan Hirsi Ali, elle-même excisée, vouée à un mariage forcé et qui s'est échappée d'Afrique pour trouver asile aux Pays-Bas, l'accusation est d'abord fausse : la différence entre elle et Mohammed Bouyeri, le meurtrier de Theo Van Gogh, c'est qu'elle n'a jamais préconisé le meurtre pour faire triompher ses idées. Les seules armes dont elle use sont la persuasion, la réfutation, le discours. On reste là dans le cercle de la raison raisonnable et non dans la pathologie du prosélytisme. L'espérance de faire reculer la tyrannie et la superstition ne semble pas relever d'une exaltation malsaine. Mais Ayaan Hirsi Ali a commis, aux yeux de nos gentils professeurs, un crime impardonnable : elle prend au sérieux les principes démocratiques.
Ian Buruma, non sans perfidie, dénie à Ayaan Hirsi Ali le droit de se référer à Voltaire : celui-ci aurait affronté l'une des institutions les plus puissantes de son temps, l'Eglise catholique, quand elle se contente d'offenser " une minorité vulnérable au coeur de l'Europe". C'est oublier que l'islam n'a pas de frontières : les communautés musulmanes du Vieux Monde qui s'adossent sur plus d'un milliard de croyants, traversés de courants divers, peuvent devenir l'aile avancée d'une offensive intégriste ou donner au contraire l'exemple d'une religiosité plus conforme à la mesure. Ce n'est pas une mince affaire, c'est même l'un des enjeux majeurs du XXIe siècle !
Isolée, promise à l'égorgement par les radicaux, contrainte de vivre entourée de gardes du corps, Ayaan Hirsi Ali doit en plus subir, comme Robert Redeker, ce professeur de philosophie français menacé de mort par des sites islamistes, les sarcasmes des grands esprits et des donneurs de leçon. Les défenseurs de la liberté seraient donc des fascistes, tandis que les fanatiques sont dépeints comme des victimes !
On oublie qu'il existe un despotisme des minorités rétives à l'assimilation si elle ne s'accompagne pas d'un statut d'extraterritorialité, de dérogations spéciales. On leur refuse ce qui a été notre privilège : le passage d'un monde à un autre, de la tradition à la modernité, de l'obéissance aveugle à la décision raisonnée. La protection des minorités implique aussi le droit pour les individus qui en font partie de s'en retirer sans dommage, par l'indifférence, l'athéisme, le mariage mixte, l'oubli des solidarités claniques ou familiales, de se forger un destin qui leur soit propre sans reproduire ce que leurs parents leur avaient légué.
La minorité ethnique, sexuelle, religieuse, régionale n'est souvent rien d'autre, en raison des offenses subies, qu'une petite nation rendue à son angélisme, chez qui le chauvinisme le plus outrancier n'est que l'expression d'un légitime amour-propre. Le chantage à la solidarité ethnique, religieuse, raciale, la dénonciation des apostats, des félons, des "bougnoules de service", des "Oncle Tom" et autres "Bounty" servent de rappel à l'ordre pour les récalcitrants éventuels et brisent leur aspiration à l'autonomie.
Il n'est donc pas surprenant que la réprimande de nos intellectuels s'exerce à l'endroit d'une Ayaan Hirsi Ali. Rien ne manque au tableau que Timothy Garton Ash dresse de la jeune femme, pas même un machisme suranné : seule la beauté de la parlementaire hollandaise, son côté glamour expliqueraient, selon lui, son succès médiatique et non la justesse de ses attaques. Timothy Garton Ash ne se demande pas si l'islamologue Tarik Ramadan auquel il adresse des dithyrambes enflammés ne doit pas lui aussi sa renommée à son physique de play-boy. Ayaan Hirsi Ali, il est vrai, déjoue les stéréotypes du politiquement correct en cours : Somalienne, elle proclame la supériorité de l'Europe sur cette région de l'Afrique ; femme, elle échappe au destin d'épouse et de mère ; musulmane, elle dénonce ouvertement l'arriération du Coran. Autant de clichés bafoués qui font d'elle une insoumise et non une de ces insurgées en toc comme nos sociétés en produisent à la pelle.
Les Lumières appartiennent au genre humain tout entier et non à quelques privilégiés nés en Europe ou en Amérique du Nord, qui se permettent en plus de les piétiner comme des enfants gâtés, d'en refuser la jouissance aux autres. S'il est un multiculturalisme légitime tant qu'il reste modéré, sa version anglo-saxonne n'est peut-être rien d'autre qu'un apartheid légal où l'on retrouve les accents attendris des riches expliquant aux pauvres que l'argent ne fait pas le bonheur : à nous les fardeaux de la liberté, de l'invention de soi, de l'égalité entre les sexes, à vous les joies de l'archaïsme, des abus reconvertis sous le beau nom de coutumes ancestrales, le mariage forcé, le voile, la polygamie.
Et si la dissidence des musulmans britanniques venait non seulement du rigorisme de leurs leaders, mais aussi de la perception confuse que les égards dont ils bénéficient de la part des autorités manifestent une forme subtile de dédain, comme si on les jugeait trop arriérés pour accéder aux bienfaits de la civilisation ?
Il existe enfin un argument qui milite contre le multiculturalisme pur et dur à la britannique : de l'aveu même des gouvernants, il ne marche pas. Non content d'avoir été pendant des années la terre d'asile du djihad, avec les conséquences dramatiques que l'on sait, le Royaume-Uni doit admettre, aujourd'hui, que son modèle social, fondé sur le communautarisme et le séparatisme, ne fonctionne plus. On a beaucoup raillé l'autoritarisme français lors du vote sur le voile islamique qui interdisait aux femmes et aux jeunes filles de le porter à l'école et dans les locaux administratifs.
Comment expliquer alors que, en Grande-Bretagne, en Hollande, en Allemagne, des responsables politiques, choqués par la généralisation de la burka ou du hidjab soient tentés à leur tour de légiférer sur ce sujet ? Les faits sont cruels pour les temporisateurs qui enjoignent l'Europe de se plier à l'islam plutôt que l'islam à la civilisation européenne : plus on cède au radicalisme des barbus, plus ils durcissent le ton.
A dire vrai, les positions d'Ian Buruma et de Timothy Garton Ash sont dans la droite ligne de leurs gouvernements américain et britannique (même s'ils les désapprouvent politiquement) : la faillite de George W. Bush et de Tony Blair dans leurs guerres contre la terreur vient aussi de ce qu'ils ont privilégié le terrain militaire au détriment du débat d'idées.
Or la mobilisation en faveur d'un islam européen éclairé est capitale : l'Europe peut devenir un modèle, un foyer de rayonnement pour la réforme de ce monothéisme dont on espère qu'il sera gagné un jour, à l'exemple de Vatican II pour les catholiques, par l'autocritique et l'examen de conscience. Encore faut-il ne pas se tromper d'interlocuteurs, ériger en amis de la tolérance des fondamentalistes qui usent de la dissimulation, investissent la gauche et l'intelligentsia pour avancer leurs pions et s'épargner l'épreuve de la laïcité.
Pascal Bruckner est écrivain, essayiste. La version intégrale de ce texte est consultable sur le site : signandsight.com





















